L’îlet — Histoire d’une redescente

Roman, Collection « Contemporains »
105 pages, 110×180 mn, 12 €
ISBN : 9782487782013
Parution le 23 octobre 2025

La montagne est souveraine ici, elle impose partout ses conditions, et modèle à son image une population de déshérités qui, néanmoins, considère ce territoire comme son Eldorado. On les appelle Petits-Blancs, Pat’ jaunes ou Yabs.

L’un d’entre eux est le personnage principal de ce livre. Il en est à la fois cause et ferment. Le récit ne cherche pas l’authenticité à tout prix, ni la froide exactitude de l’ethnographe, mais plutôt à faire place à la mémoire du vieil homme qui revient dans cet îlet sur les traces de son enfance, à ses réactions quand cette mémoire redevient son présent.

Mais qui aurait pu prévoir que le vieil homme s’enfuirait ?

PREMIÈRES PAGES DU LIVRE (LUES PAR L’AUTEUR)

L’auteur

Franck Adani, né en 1963, vit entre l’Île de la Réunion et la région parisienne, où il travaille comme bibliothécaire. Auteur d’un recueil de poèmes : Exil infini retour (L’Harmattan, 2018), ainsi que d’entretiens avec des figures marquantes de la Réunion, il livre là son premier roman. Il est par ailleurs critique littéraire à la revue Études depuis vingt ans.

« Ça faisait maintenant plusieurs années qu’il n’était pas redescendu à Grand-Bassin. Peut-être avait-il fini par se convaincre qu’il n’y retournerait plus, qu’il était trop fatigué désormais. Ce n’était pas très bon signe. »

Réaction d’une critique littéraire :

C’est d’abord un « lieu », premier mot de ce récit, la Plaine-des-Câfres sur l’Île de la réunion. Avant les personnages, avant cette « histoire de redescente », L’îletest le livre d’un endroit du monde. Les guides de randonnée rivalisent de lyrisme au sujet de l’îlet de Grand-Bassin. Abîmes, béances, luxuriance, saveurs…, tout y est majuscule. C’est pourtant par une épiphanie minuscule que commence ce récit, celle de la lumière filtrant la poussière. Il n’y a littéralement rien, mais c’est beau. On peut lire tout ce récit dans la lumière de cette « forme de vie particulaire ». Les personnages, les lieux, les objets : tous tendent dans le récit de Franck Adani vers un minimum vital, vers un étrécissement existentiel qui exige de ne pas se charger, ni de psychologie, ni de descriptions, ni même de trop de sens. Écrire la vie de quelques-uns, en un lieu et en un temps donné.

Les paysages qui font L’îlet ne sont pas à proprement parler le cadre du récit, ils sont comme une présence stagnante, celle des noms eux-mêmes. Sentes et ravines, fougères et grenadilles, noms de lieux imposent leur présence de la même manière que les personnages. Une carte n’en dirait rien, « catalogue d’appellations indéchiffrables muettement superposées au paysage, disposées sur un bout de papier ». Car les habitants de l’îlet ont depuis longtemps fait histoire commune avec les lieux.

Le « motif » initial aurait permis, en d’autres lieux peut-être, de faire un grand roman familial et « de terroir », avec malentendus, secrets, révélations et blessures finales. Voici le motif : les exilés de la famille (dont le narrateur) étant revenus au pays natal, on organise une randonnée familiale avec le Vieux. Son âge, son obstination déraisonnable, sa patte folle surtout font de cette sortie un défi jeté au présent. Mais le temps d’une montée et d’une descente (toute promenade, toute randonnée n’est-elle pas une annulation ?), on créera pour toujours un souvenir à chérir, saisissant avant la disparition finale une « dernière fois ensemble » dans des lieux dont chacun a une connaissance intime. Deux règles intangibles pour cette sortie : « partir ensemble, revenir ensemble », et ne jamais faire demi-tour. Entre les deux, peu importe si tout est inventé, si tout est « chimère ». Il ne faudrait pas que l’imprévisibilité du monde réel ne gâche le futur souvenir. Mais le Vieux est encore vivant, remarquablement vivant. Il ne joue pas le jeu prévu pour lui…

La fugue du Père dessine un autre parcours que celui qui était prévu par les Fils. Dans ces lieux saturés de l’histoire de la famille, la petite aventure qu’est la quête du fugitif a tout du voyage dans le temps, ressuscitant un monde disparu, des luttes inachevées contre la misère et contre la modernité, une façon d’être au monde qu’il n’y a lieu ni de regretter ni de mépriser. L’écrire, si on le peut. 

Franck Adani n’est pas un écrivain du pluriel ni du général. Il reste le poète de cet unique paysage, l’écrivain de sa propre langue, où l’exigence parfois grise du présent lutte contre l’enchantement nostalgique du créole. Dans L’îlet, pas de considérations définitives sur la fuite du temps, sur les douleurs de l’exil ni sur la relation des fils et des pères. Le récit de l’escapade du Vieux est une histoire singulière à laquelle le lecteur n’est pas vraiment invité à « s’identifier ». Cette nette distance avec le romanesque est indiquée par la première page qui présente le lieu, le temps et les personnages comme pour une pièce de théâtre. Invité d’une main ferme à ne pas quitter sa place de spectateur de l’histoire, le lecteur en goûte pleinement l’étrangeté et la force. Que faire des noms de lieux que nous ne fouleront jamais ? Où ranger dans sa mémoire les souvenirs des autres ? Ce sont des questions premières que l’on pose peu, et que l’écriture de Franck Adani laisse émerger parce que lui-même est un exilé dans ce récit et qu’il n’emprunte pas les sentiers aimables du romanesque.

Une Cerisaie dans les Mascareignes, voilà ce à quoi je pense. Qu’il est troublant d’assister sans mot dire à l’inéluctable disparition d’une époque, à la transformation de lieux aimés et maudits avec la même force, de mesurer combien ce qui a été vécu paraît plus nécessaire à l’âme que la forme du présent.

Le livre refermé, que reste-t-il de cette épopée dans le brouillard ? Le Vieux est finalement retrouvé, avec ses secrets intacts : il n’y aura ni déballage, ni tragique, et l’inquiétude aura eu raison du potentiel comique de la situation. Il reste le sentiment d’avoir participé à un sauvetage, à distance égale entre le salut et la perte. Un sauvetage : une certaine définition de la littérature.