
Roman — Collection « Classiques »
Présenté et traduit de l’espagnol [Espagne] par Yves Roullière
390 p. , 16×24, 29 €,
ISBN : 9782487782020
Parution le 23 octobre 2025
Ces deux ouvrages sont des romans d’apprentissage.
Pas de paix hors la guerre (1897) met en scène Pachico – double de l’auteur – qui, autour de ses dix ans, s’ouvre au monde au rythme des bombes. Sa ville, Bilbao, est alors assiégée par les troupes carlistes (favorables à l’infant Carlos, à la monarchie absolue) face aux troupes légitimistes (défendant la reine Isabel II, la monarchie constitutionnelle). Siège d’autant plus dur qu’il fut l’ultime conflit majeur d’une guerre civile qui dura de 1833 à 1876, entrecoupée de paix invariablement boiteuses. Ce roman historique est aussi l’occasion pour Unamuno de brosser le portrait détaillé de l’Espagne à travers les yeux d’une famille de la classe moyenne.
Le règne de l’homme (1898) se présente comme la biographie spirituelle et intellectuelle d’Eugenio Rodero – autre double de l’auteur – à l’heure des grandes décisions autour de la vingtaine. Récit de crise intense, agitée, parfois agressive, qui va de la perte de la foi de son enfance à la revendication d’un anarchisme désespéré.
L’auteur
Miguel de Unamuno (1864-1936), philosophe, essayiste, romancier, poète, dramaturge, est une figure majeure de la culture espagnole. Son rayonnement s’est étendu et s’étend bien au-delà des frontières hispaniques.

Traducteur
Yves Roullière, spécialiste de M. de Unamuno, a déjà traduit de cet auteur ses nouvelles Saint Manuel Bueno, martyr, et trois histoires en plus (Le Rocher, 2003). Il a traduit également Lope de Vega, Gabriel Miró, José Bergamín, Miguel Espinosa, Ángel Bonomini…
« Il narrait les péripéties désespérées de ce siège, les combats au corps à corps, jusque dans les latrines, l’indomptable résistance des marchands de la ville qui apprirent dans la paix la valeur de la guerre. »
RÉACTION D’UN PHILOSOPHE:
« Plus j’ai avancé dans le texte, plus la lente force de l’esprit d’Unamuno s’est mise à agir. Très sérieusement il y a bien quelque chose de gracieux dans cette écriture. Contrairement à beaucoup d’auteurs, ici le texte ne produit pas d’effet immédiat, on est à l’antithèse des mauvais films sensationnels. L’effet se produit lentement, puissamment, les mots semés dans le corps du lecteur se mettent discrètement mais puissamment à agir, sans bruit, dégageant une sorte d’incarnation de l’esprit, épaisse, fortifiante, qu’on devine durable.
Une fois finie la lecture, j’ai eu plaisir à relire les premières pages, qui prennent un sens plus clair à la lumière de la suite, et un intérêt bien plus grand. Je suis stupéfié de voir la bienveillance et l’amour que le regard d’Unamuno dégage sur ces carlistes qui ne sont pas sa conviction, qui n’ont pas de raisons intelligentes d’être ancrés depuis l’enfance dans certaines atmosphères, mais qui ne sont pas caricaturés ni présentés comme des idiots. Nulle haine, nul dénigrement dans ce regard profondément compréhensif. La mort d’Ignacio est un moment de bascule dans la progression du récit, elle est d’ailleurs simple et entraîne des réactions à la fois banales, ordinaires, et profondes, tout en contradictions, mais en contradictions crédibles, comme l’est la réalité. La finesse de description des personnages, avec leur manque de profondeur et leur réelle profondeur, qu’ils mesurent plus ou moins d’ailleurs, tout cela est fort.
On devine que l’auteur a dû passer d’une idée à l’autre, qu’il a conscience d’une certaine contingence au fond de ses propres convictions, sans faiblir pour autant dans leur mise en valeur, qu’il est lui-même habité par d’immenses contradictions, sans les fuir ni se les dissimuler pour se fabriquer un personnage à la demande.
Un moment très marquant aussi est que juste après la mort d’Ignacio, les belligérants sympathisent, la consistance des raisons de s’entretuer semble quasi nulle, c’est à la fois un comble d’absurde et un authentique réalisme, tellement loin de la langue de bois de quelque parti qu’on voudra. Rare ! Le sens est morcelé, les batailles sont entrecoupées de détails d’une dérisoire insignifiance, personne ne dirige vraiment les affaires : on y est vraiment. Lorsque des auteurs récents font cela, on sent le truc littéraire pour captiver, ici on est à mille lieues de ce genre d’esprit.
Ce texte est nourrissant et dégage une philosophie de l’existence qui outrepasse grandement la question de cette situation historique espagnole, justement parce qu’elle entre pleinement dedans, comme si le singulier vraiment rencontré était à peu près tout l’universel. »
RÉACTION D’UN CRITIQUE LITTÉRAIRE
« Pas de paix hors la guerre est véritablement extra-ordinaire, unique en son genre : un roman réaliste (historique) écrit par un poète. Étrange voire impossible combinaison, qui ne peut fonctionner qu’à une condition : que la langue elle-même en soit le personnage principal. Ce n’est pas la langue littéraire, avec laquelle l’auteur prend ses distances d’emblée, mais la langue de la rue, la langue de la tertulia, la langue du peuple, innervant, s’alimentant, s’incarnant à tous les étages de la société : l’amour et l’amitié, la haine et le ressentiment, le civil et le militaire, l’économique et le religieux, etc.
Quiconque voudrait se renseigner sur le carlisme, sur la genèse de la guerre civile espagnole, et sur la guerre civile en général, trouverait des ouvrages qui en parlent, et qui parlent tout autant de ceux qui les ont écrits ; mais pour comprendre l’esprit d’une époque et d’un lieu, pour entendre les gens parler, entendre ce qui se dit, pour saisir l’air du temps, pour en témoigner, il faut un poète.
C’est une bonne idée de publier Le règne de l’homme après Pas de paix hors la guerre ; il en apparaît comme l’appendice ; et celui-là projetant sur celui-ci une ténébreuse lumière en atténue quelque peu la bizarrerie, mieux il lui donne son sens : à savoir que l’imbroglio politique se nourrit de la confusion des esprits (ou des âmes) et réciproquement. Mais, à mon avis, le plus intéressant n’est pas là. Ce petit roman, qu’on voit pratiquement en train de s’écrire, est le lieu d’un renversement dont Unamuno a le secret : il y apparaît non pas tant comme auteur que comme personnage de son propre roman. C’est le narrateur, lui aussi fictif, qui crée ici son propre créateur. »
